Système LMD en RDC : Origine, nécessité et contraintes locales. Le professeur Théophile Mbemba explique.
Éducation.ESU.
Système LMD en RDC : Origine, nécessité et contraintes locales. Le professeur Théophile Mbemba explique.
Il est difficile de parler de grands noms de la province du Kwango sans citer Théophile Mbemba Fundu di Luyindu. Ce professeur d’université a plusieurs fois honoré sa province à travers les fonctions qu’il a systématiquement occupées. Ancien ministre de l’Intérieur, de l’Enseignement supérieur et universitaire, il a été aussi le Directeur de cabinet du Chef de l’Etat Joseph Kabila Kabange. «Ya Théo» comme l’appellent affectueusement ses proches a dirigé la ville de Kinshasa comme gouverneur, sous M’Zee Laurent-Désiré Kabila. Aujourd’hui, il est dans la peau du professeur d’université qu’il a toujours été aussi.

‘’ Le système éducatif congolais tire ses origines du modèle mis en œuvre par le colonisateur belge. Après l’Indépendance du 30 juin 1960, il a fallu, suite à l’évolution des réalités locales et des besoins de la société et du monde du travail, l’adapter pour de nouvelles perspectives. Entretemps, les défis augmentent, les contextes changent et il faut suivre sinon, on s’isole et s’éloigne des standards universels. Homme des sciences, Professeur d’universités, ministre national honoraire de l’Enseignement Supérieur et Universitaire, ESU, ayant assumé beaucoup d’autres charges importantes, le Professeur Théophile Mbemba Fundu a une expertise avérée du secteur de l’Enseignement en général, quant à ses multiples exigences et conditions de viabilité et d’efficacité, aussi, en particulier, il explique tous les paramètres qui entoure la nécessité, les contraintes et la volonté pour une meilleure application du nouveau système éducatif LMD, en œuvre depuis quelques temps en république démocratique du Congo.’’

Le Professeur Théophile Mbemba Fundu nous a accordé une grande interview sur le sujet qui concerne, en fait, le sort de l’intellectuel congolais et sa formation pour des générations.
Olympus Médias RDC : Bonjour Professeur Théophile Mbemba Fundu.
Pr. TMF : Bonjour madame la journaliste.
OL.M. : Comment allez-vous ?
Pr. TMF : Dieu fait grâce.
OL.M. : Nous sommes avec vous pour parler du système LMD. Ce système, nouvellement appliqué dans l’Enseignement Supérieur et Universitaire, est encore très mal connu dans le pays. Alors, vous qui savez en quoi il consiste, pouvez-vous nous expliquer le changement ?
Pr. TMF : Il est d’abord important de situer l’origine de ce système. Après la Colonisation, quand les Belges sont partis, nous avons cependant continuer avec le système éducatif des Belges mais, qui plus tard, avec l’évolution de la situation dans le pays, le Gouvernement a décidé qu’il fallait l’adapter. Et c’est ainsi que nous sommes passés à un autre système éducatif. En ce moment est créé l’Enseignement Supérieur et Universitaire avec le graduat, la licence et le doctorat. Pour la licence, avant de passer au doctorat, il y avait des étapes intermédiaires. Il fallait avoir un diplôme d’études approfondies, d’études spéciales. Ce système a fonctionné pendant longtemps. Finalement, au rythme de l’évolution politique, l’évolution socioéconomique, il y a eu dégringolade ; c’est-à-dire que nous avons fonctionné quand même avec ce système le temps qu’il marchait mais, à un moment, c’était difficile. Et par conséquent, le monde évoluant, le système était devenu en inadéquation avec la société, avec les besoins de la société, avec le monde du travail. Il fallait donc, l’ajuster. Et ce déclin de notre système éducatif, a conduit à ce qu’il y ait des débats au niveau des institutions et plus de conscience au plus haut niveau. Tout ceci a conduit à une réforme. Cette réforme a produit la loi de février 2014, organisant l’Enseignement national et son fonctionnement.

Et c’est à travers cette réforme là qu’il a été jugé important que le système LMD soit aussi appliqué en république démocratique du Congo. Et pourquoi ? Premièrement, parce que le premier système, comme je l’ai dit tout à l’heure, était devenu en inadéquation avec le monde du travail, deuxièmement, il s’est révélé qu’il était aussi important que notre système éducatif fonctionne en harmonie avec le système international. Les pays anglophones pratiquaient ce système. Et quand les étudiants y sortaient, ils étaient plus pragmatiques, plus pratiques. Une attention particulière était accordée sur le stage dans les entreprises, sur les In-put venant des personnes professionnalisées, expérimentées, évidemment, à côté des professeurs ; et les pays européens, qui étaient en retard par rapport à ce système, se sont organisés dans des réunions, à leur niveau, et là, ils ont instauré ce que l’on appelle :’’ Le processus de Bologne’’. Et c’est, à travers cela, que l’Europe aussi est passée au système LMD. Et entretemps, en Afrique, nous devenions isolés de ce système. Voilà ! C’est par cette réforme de 2014 que la RDC a opté légalement de passer à ce nouveau système éducatif.
OL.M. : Quels sont les avantages par rapport à l’ancien système ? Quelles sont les grandes différences ?

Pr. TMF : Comme je l’ai dit tout à l’heure, l’ancien système était un système à 4 cycles : Le Graduat, la Licence, le niveau d’Etudes Approfondies et le Doctorat. Le système LMD est un système aux cycles suivants : La Licence directement, qui remplace en réalité le graduat mais, après trois années de licence, on passe au Master. Le Master, c’est pendant deux ans. Et au niveau du Master, on distingue deux filières : Le Master professionnel et le Master de recherche. Le Master professionnel fait que les étudiants qui ont terminés la Licence et qui veulent aller dans le monde professionnel, font ce Master pour aussitôt après être versés sur le marché du travail, tandis que le Master de recherche, c’est pour les étudiants brillants qui vont se lancer dans la recherche et appeler à poursuivre, pérenniser l’éducation des jeunes dans le pays et, qui vont devenir des cadres scientifiques, des docteurs, des professeurs. Et après ces deux ans de Master, on passe au Doctorat. Le Doctorat, c’est entre 3 et 5 ans. Donc, on est passé à un système de 3 cycles. Alors, quelle est l’avantage de tout cela ? Pour moi, je dis que le système LMD, que j’ai soutenu, lors de tous ses gros débats, à l’époque, feu Mashako Mamba était ministre de l’Enseignement Supérieur et Universitaire. Par la suite, j’ai été nommé à cette fonction et, partant du travail antérieur qui avait été fait, nous l’avions continué et nous avions voulu que l’on arrive d’abord à définir les normes avant de se lancer et, à réfléchir sur la manière à comment introduire le système LMD en république démocratique du Congo. On y réfléchissait ! Bon ! En fait, je l’ai soutenu, d’abord, par rapport à l’état d’esprit. L’esprit de LMD est que l’on quittait l’ancien système. Et l’ancien système, pour les professeurs, c’était essentiellement les cours magistraux. Les professeurs viennent, enseignent, partent, et puis, les assistants et chefs des travaux poursuivent leur travail. Je rappelle, essentiellement les cours magistraux et pas les TP, Travaux Pratiques. Par contre, dans le système LMD, c’est enseigner autrement. C’est-à-dire que le professeur a sa place pour le cours magistral, c’est lui le maître mais, à côté du professeur, un accent particulier est mis sur les travaux d’abord dirigés. C’est dire que l’on pousse l’étudiant à beaucoup travailler. Et à côté des travaux dirigés que l’étudiant doit faire, il y a aussi les travaux pratiques ; donc, on renforce les cours magistraux par le travail que l’étudiant, lui-même, doit faire. L’étudiant commence déjà à être entraîner au niveau universitaire. Et en plus de cela, il y a aussi un accent particulier sur le stage. Des stages obligatoires, des visites guidées obligatoires. Et alors, en terme d’état d’esprit, c’est amener le formateur, le professeur bref, tout le corps académique et scientifique a pouvoir enseigner autrement. Cette manière de faire, aussi, entraine l’étudiant à étudier autrement. C’est-à-dire qu’avec les travaux dirigés, et avec le monde qui évolue, le professeur doit-être à jour et l’étudiant, déjà entrainé dans la recherche et à se prendre en charge, peut lui aussi être au courant de l’actualité scientifique et, quand le professeur enseigne, il peut être contredit par un étudiant qui en sait plus, qui a lu plus ou peut-être renforcé. C’est déjà ça, étudier autrement mais aussi, enfin, lorsque l’évaluation doit se faire, les professeurs doivent apprendre aussi à évaluer autrement, d’abord, en terme d’état d’esprit. Voilà comment, moi, essentiellement je voyais mais, tout cela supposait à ce moment-là qu’il fallait une volonté politique très claire d’abord, très claire du Gouvernement, des institutions politiques du pays, pour justement mettre l’Enseignement Supérieur et Universitaire dans des dispositions et l’environnement tels qu’une fois, on passe à l’application de ce système, que l’on ait les résultats escomptés ; parce que, autrement, sans la logistique nécessaire, sans une réelle considération vis-à-vis des professeurs, des chefs des travaux, des assistants, du personnel administratif scientifique, l’organisation même de toute l’ossature fonctionnelle de ces institutions, sinon, avec évidemment un suivi pertinent et sérieux de ceux qui avaient la charge des responsabilités du pays, en ce moment-là, on aurait eu les résultats désirés et recherchés.
OL.M. : Que faut-il espérer avec ce système, aujourd’hui ?

Pr. TMF : Le problème que nous avons aujourd’hui, c’est le fait qu’il y a un comité mis en place, au niveau de l’Enseignement Supérieur et Universitaire, pour évaluer le système LMD. Cela a été décidé au niveau du gouvernement. Et lors de la rentrée parlementaire, il y a eu un député national, en prenant la parole, qui a traité le système de diabolique et qu’il faut que ça parte. Moi aussi, j’ai fait une intervention au niveau des médias, pour dire que ce n’est pas diabolique car, en soi, ce n’est pas le système qui est mauvais mais, c’est la manière dont ce système a été mis en place. A notre époque, dans nos réflexions, nous nous demandions s’il fallait vite généraliser ce système à travers tout le pays, où bien, il faut y aller méthodiquement ? En fonction des moyens, en ciblant telle ou telle autre institution et, à ce moment, on verrait ce que ça donnerait pour, progressivement voir ou changer ! Et à l’époque de feu ministre Mashako Mamba, il y avait déjà quelques établissements, au niveau des facultés des sciences agronomiques qui faisaient l’objet de cette expérience du système LMD avec l’appui des partenaires extérieurs. Donc, on commençait ! Il fallait le faire, l’engager avec méthode. C’est ça, le problème ! Finalement, avec le changement de régime, ce qui s’est passé est qu’il a été décidé de passer à une vitesse supérieure, trop vite généralisée au niveau de toutes les institutions, trop rapidement, avec des programmes confectionnés à la va-vite et vite appliqués. Comme il fallait que ces programmes soient reconnus par l’état, on a vite réuni, par-ci par-là, par facultés, des professeurs pour sortir des maquettes des enseignements et de réflexions certainement. Il y a eu même une expertise là-bas. Je connais des personnes qui ont l’expertise dans le secteur mais, c’est la politique qui devrait orienter ce travail. Malheureusement, tel que ça s’est fait, dans la précipitation et il y a risque d’encourir, à la longue, des conséquences fâcheuses sur le système éducatif plutôt que d’améliorer la qualité de la formation. On risque d’avoir des résultats qui ne seront pas satisfaisants ; parce qu’au bout de deux ans, aujourd’hui, en réalité, lorsqu’on observe ce qui se passe sur le terrain, quand il n’y a pas eu les conditions nécessaires, c’est-à-dire : Avoir des auditoires avec rétroprojecteur pour que, quand le professeur vient avec les enseignements pour le cours magistral, il le résume et le projette pour les étudiants suivent ; il faut des laboratoires pour des travaux pratiques appropriés ; il faut des bibliothèques numériques dans les institutions pour/et permettre aux étudiants d’y avoir accès afin de se former déjà soi-même. Sans oublier qu’il faut avec, effectivement, des conditions aussi pour que ceux qui ont la charge de l’Enseignement soient bien payés et mis à l’aise. Hélas ! Tout ceci n’ayant pas été fait, aujourd’hui, malheureusement, les chose se font un peu comme par le passé ! Il n’y a pas grand-chose qui a changé en réalité. On essaie de pousser au changement de l’état de l’esprit mais, ça passe pas parce que les conditions sur le terrain ne sont pas réunies.
OL.M. : Nous sommes déjà, là, lancés dans ce système. Vous, en tant que Professeur, quelles pistes de solution et conseils pouvez-vous donner pour que l’on ne tombe pas dans le chaos ?

Pr.TMF : Nous espérons que le comité d’évaluation mis en place fera vraiment, de manière sérieuse, son travail ; c’est-à-dire, prendre en compte les évaluations qui viendront des différentes institutions comptabilisées à cet effet et donner la situation réelle. Sur base de cette situation réelle, prendre des mesures conséquentes. De ces mesures, en ce qui nous concerne, c’est d’abord au niveau des institutions de considérer que le système éducatif est un système stratégique. Nous sommes dans le monde des hommes crées par Dieu. Nous sommes des êtres vivants qui vont passer mais, les institutions demeurent ; donc, c’est à travers le système éducatif, pour un pays qui veut l’émergence et le vrai développement, que tout va agir et suivre. Etant stratégique, on ne peut en aucun cas, le négliger. Et par rapport à ce système, il faut un budget conséquent, des moyens conséquents pour monter ce système. Le manque des laboratoires, des bibliothèques, d’auditoires appropriés, des infrastructures adéquates et faute de la prise en charge convenable de ceux qui doivent assurer cette formation au niveau supérieur et universitaire, même qu’il faut descendre jusqu’au niveau secondaire et primaire, le niveau fondamental. Le gouvernement doit comprendre qu’il faut des moyens pour que marche ce système. A mon avis, c’est la première des choses au niveau des institutions. Deuxièment, c’est au niveau de la gouvernance de ces établissements d’Enseignement Supérieur et Universitaire. Nous ne devons pas, aujourd’hui, tel que l’on le constate, avoir cette tendance à tout politiser. Le système éducatif ne doit pas être politiser parce que c’est une affaire des générations en générations. Il engage des hommes et des femmes qui proviennent de toutes les tendances mais, au sein desquels, Dieu a donné des grâces avec des quotients intellectuels extraordinaires. Qu’on les favorise à devenir des savants pour développer le pays. Il faut absolument éviter la politisation car la politique est partisane alors que l’éducation est universelle.

La loi organisant le fonctionnement de l’Enseignement supérieur existe.
Est-ce qu’elle est appliquée, notamment, en terme de gouvernance des établissements d’Enseignement Supérieur et Universitaire ?
A l’époque, en mon temps, on avait même pris une ordonnance d’application, sur la manière dont ces établissements doivent-être organisés en termes de conseil d’administration, conseil de l’université, comité de gestion et, comment ceux qui sont appelés à les diriger, doivent-être nommés, pour justement, que ce déficit de gouvernance qui est un des gros problèmes de ces établissements, soit résolu. Mais, ce n’est pas respecté. On voit des nominations qui ne correspondent pas à ce qu’il faut. Tantôt, on nomme en désordre des professeurs ordinaires, des professeurs associés, des chefs de travaux, là où il faut une autre qualité. Par clientélisme, on a vu des personnes, à peine terminées les études, elles sont engagées dans le comité de gestion de l’institution qui les a formées ! Soyons sérieux, s’il vous plaît ! c’est ce manque de sérieux et de respect des lois et des règlements du pays qui font que l’on ne peut pas avancer ! Tout ça à cause de la politisation, du clientélisme. Il faut que ça s’arrête quand même !

Prenons conscience ! Nous tenons trop de discours de patriotisme que nous aimons ce pays et que nous voulons défendre l’intégrité de ce pays mais, au niveau de la gouvernance, il y a de gros problèmes. Il faut que l’on prenne conscience et que cela change dans la gouvernance des établissements de l’Enseignement Supérieur et Universitaire. A ce moment-là ; il revient à ceux qui ont la charge des nominations de faire attention à cela. Troisièment, c’est au niveau même de la communication. Il faut communiquer suffisamment au niveau de la population pour que cette réalité soit appropriée en vue d’un bon accompagnement des institutions dans la mise en œuvre de ce système. Deux ans après, entretemps j’espère que l’on n’arrivera pas à la suppression de la gratuité de l’Enseignement, il est clair qu’il faut réajuster.

Finalement, en termes de crédit, par trimestre c’est 30 crédits pour le nombre d’heures. Par an, c’est soixante crédits, 180 heures. Quand on évalue le poids des cours sur les étudiants, par rapport à l’ancien système, aujourd’hui, ils sont trop surchargés. Et dire que l’on se disait, par rapport au contexte de notre pays, au manque des moyens locaux, avec le nouveau système, on allait alléger d’un côté, le travail de l’étudiant congolais pour, de l’autre côté, le pousser à plus travailler lui-même. On avait bien réfléchi. Au lieu de faire 3 ans de Licence, çà c’est mon point de vue, j’aurai conseillé que l’on fasse 4 ans de Licence mais, avec le même nombre de crédits. A ce moment-là, puisque les moyens ne sont pas encore réunis, ça allégerait le travail, et au niveau des professeurs et au niveau des étudiants comme ça permettrait aussi aux institutions de pouvoir avoir le temps de chercher les moyens pour mettre en œuvre le nouveau système éducatif plus performant.

Conclusion, je souhaiterai 4 ans de Licence plus 2 ans de Maîtrise et 3 à 5ans pour le Doctorat, dans le nouveau modèle autrement au lieu de confiner, ce qui est le cas actuel, 3 ans de Licence, c’est à la va-vite. La conséquence est que lorsqu’ils terminent avec la Licence, on ne les appelle pas des Licenciés mais, des Bachelors ! Alors, ça vient d’où ? Les bachelors sont ceux qui ont fait le bachelier ! Il y a des choses sur lesquelles il faut réfléchir pour pouvoir réajuster. En terme d’état d’esprit, j’estime que c’est un changement de paradigme qui est important pour améliorer la qualité de notre système éducatif, en même temps que les moyens suivent. Réfléchir un peu plus de manière à éviter des copies collées.

OL.M. : On vous remercie, Professeur pour votre disponibilité.
Professeur Théophile Mbemba Fundu : Je vous en prie.
Propos recueillis par M.M.M.
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